Bellegarde FV 113

L’année deux mil dix se termina de manière imprévue. Alors que tous les augures et grands sorciers qui prévoyaient le temps, les vents et les frimas avaient annoncé en chœur que l’année serait sèche comme une branlée de trique, Dame nature sortit de son sac à malices un désaveu qui remit à leur place ces sots qui prétendaient être inspirés par l’au-delà.

Vendémiaire et Brumaire furent secs mais, dès les tout premiers jours de Frimaire, la neige tomba dru et longtemps, à tel point que les carrosses ne pouvaient circuler sur les chemins devenus impraticables.

Le Roy Étienne avait décrété que l’on n’utiliserait plus de sel dans son Royaume, afin de préserver les rus, ruisselets, ruisseaux et torrents.

Aussi le bon peuple se retrancha-t-il dans les chaumières et s’adonna aux plaisirs de la table en regardant les étranges lucarnes qui leur rapportaient les événements qui se déroulaient dans de lointaines contrées.

Après la neige, ce fut la pluie qui balaya le blanc manteau immaculé qui recouvrait les champs et les prairies. Bien des caves, inondées, furent inaccessibles et les sujets du Roy se morfondaient de ne plus pouvoir honorer Bacchus comme il se doit. Ils déclarèrent que Dieu leur ayant fait faire Carême pendant l’Avent, ils se dispenseraient de jeûner avant les Rameaux.

Il y eut tout de même des anecdotes qui couraient et qui réjouirent les esprits.

C’est ainsi que les Helvètes avaient décidé qu’il leur fallait se rendre dans la capitale du Royaume de France en moins de temps qu’il n’en fallait pour lire la gazette, et ils s’informèrent sur l’utilisation d’une piste de fer propre à faire se mouvoir des calèches ferrées. Il s’agissait de rubans de fer qui se déroulaient à l’infini par Monts et par Vaux.

Il y avait déjà un de ces convois de calèches ferrées qui les reliaient à Lutèce par les gorges étroites de l’Albarine, mais les Helvètes le trouvaient trop lent, tant ils étaient impatients de se rendre dans la grande capitale pour y acquérir colifichets, frivolités, babioles, vêtements et costumes de toutes sortes dont ils étaient particulièrement friands.

Or donc ils se souvinrent de l’existence fort ancienne d’une piste de fer, abandonnée depuis des lustres, qui franchissait les chaînes des Monts du Jura et du Haut Bugey et côtoyait des lacs dans les lointains Royaumes de Nantua et de Sylans.

Les Helvètes, qui, comme les marchands et négociants Vénitiens avaient le sens de l’accueil des devises et monnaies de tout pays, avaient assez d’écus sonnants et trébuchants pour prescrire les travaux de restauration de cette piste de fer, que les anciens avaient baptisée piste des Carpates.

On se perd en conjectures sur l’origine de ce nom. S’agissait-il d’une appellation donnée en souvenir des Romanichels qui, très nombreux, sillonnaient le Royaume des Gaules depuis l’Empire Roumain et les contrées des Monts de Carpates où régnait un Prince sanguinaire, le Comte Dracula ?

Où bien était-ce une contraction de l’ancien mot de carapate, appartenant au parler franc, et qui désignait la fuite des brigands devant la maréchaussée par cette piste ignorée ?

Quoiqu’il en fût, le jour de l’inauguration arriva. Ce fut précisément le dix de Frimaire. Tout ce que les Royaumes voisins de l’Helvétie comptaient de puissants s’étaient donné rendez-vous au Relais de Bellegarde. Ils se pressèrent pour monter les premiers dans les calèches ferrées et l’on vit dans les gazettes de l’époque une gravure du Roy Étienne en personne qui attendait patiemment devant ces carrosses d’un nouveau genre.

Mal leur en prit, car, et on ne sait pourquoi, les calèches ferrées n’avançaient pas à la vitesse escomptée et le convoi prit un retard croissant, retard que l’on put mesurer grâce à la précision légendaire des horloges fabriquées par les Helvètes.

Ces derniers se trouvèrent fort déconfits de cette mésaventure, et ils comprirent bien plus tard que les Princes de Bresse, du Bugey et du Revermont leur rendaient grâce qu’ils eussent dépensé leurs écus pour remettre à neuf leur piste ferrée, à leur place et sans qu’ils aient à délier leurs bourses.

Comme la vue sur les Monts du Bugey depuis les calèches ferrées était superbe, ils baptisèrent la piste et lui donnèrent le nom de traboule à grande vision.

Le bon peuple, qui savait lire et qui s’amusait à trouver des diminutifs à toute chose, ne retint que les initiales de cette nouvelle expression, de sorte que Traboule à Grande Vision devint TGV et cette abréviation, tellement plus facile à énoncer, resta dans les mémoires et dans l’histoire.

Le Roy Étienne n’intéressait plus guère ses sujets, qui reprochaient à leur souverain de vouloir quérir un autre trône où poser son auguste postérieur.

C’est ainsi qu’il tenta de conquérir le trône des Pays du Rhône et des Alpes. Mais il connut un échec cuisant qu’il se pressa d’oublier.

Puis il jeta son dévolu sur la Principauté de Bellegarde-sur-la-Valserine, où il espérait évincer le Roy en titre, Messire de Larmanjat, du Royaume de la Michaille. Le Roy Étienne, qui ne voulait pas subir une autre cuisante défaite, hésitait beaucoup. Le lundi, il déclarait qu’il voulait conquérir ce trône convoité, le mardi il renonçait, mais le mercredi il repartait à l’assaut. Tant et si bien que ses sujets eurent le sentiment qu’ils ne comptaient pas et ils finirent par se trouver satisfaits que le Roy Étienne se décidât à les abandonner.

Le Marquis de La Panosse

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