Lucullus chef FC 50

– Que fais-tu donc à l’occasion des Fêtes de fin d’année, demandais-je à notre petite Armelle, cette frêle et charmante jeune femme, amie d’enfance de ma fille Agathe ?
– Catherine , Karine et moi, avons décidé de réveillonner au restaurant ….… (ça me démange vachement de révéler le nom de la taverne) J’ai entendu dire que c’était pas mal… Ils viennent d’ailleurs d’obtenir un macaron au  » Michelin  » … Ben voyons !!!

Eh bien !  Nous allons maintenant, chers amis, détailler ensemble le menu qui leur a été servi et qui a copieusement nourri  … leur amertume d’avoir été bernées… Comme tant d’autres, après tout ! Gogos, bobos, rigolos, guignolos et corniauds, vous êtes priés d’attacher vos ceintures, si j’ose dire ! Parce que vous allez faire ceinture, justement !

1. On commence par une  Mise en bouche, c’est la mode : Il s’agit d’une  » Verrine  » aux fruits de mer !  Environ 15 cc d’un liquide rosâtre au vague goût de sardine à l’huile Leader-Price, écrasées dans un quelconque Tarama Discount… On déglutit sagement mais certains  » éclairés « , commencent à rire jaune.

2.  Entrée : Langoustine accompagnée d’un mesclun de petits légumes de saison à l’Huile de Noisettes, et au piment d’Espelette !!!
Qu’es Aco ? En bref : Une grande assiette artistement bariolée d’arabesques multicolores de sauces variées, quelques feuilles de salade, trois haricots verts, deux tranches de courge, centrées par un petit pois d’œufs de lump. Le caviar du pauvre. Deux sections d’œuf dur microtomisé et, au milieu de la vaste assiette,  devinez quoi ….
 » LA « … langoustine, pinces repliées en arrière pour redresser la queue, dans la position du condamné chinois tenu par des gardes Rouges à l’époque du  » Grand bond en avant « .
J’ai dit : LA LANGOUSTINE ! Oui ! Ladies and Gentlemen parce qu’il n’y en a qu’UNE. Nous sommes dans le premier restaurant du monde à avoir franchi l’incroyable limite. Nous sommes chez le Steve Fawcett des Gargotiers.
Servir : UNE Langoustine !
Farpaitement, Mesdames et Messieurs, croyez-moi si vous voulez, il y en a Une, et Une Seule… Et j’ai des témoins ! Pauvre petite langoustine esseulée !!!
Ah oui ! J’allais oublier de vous dire… parce qu’en plus elle est petite, toute petite, petite, petite… à faire chialer littéralement des foyers sans enfants… Vraiment plus candidate à l’adoption qu’objet de distraction gastronomique !
Vaste dilemme. Adopter un bébé haïtien de l’orphelinat de Jacmel ou la petite langoustine ?
Le grand moment de stupeur résignée passé, un silence consterné cède soudain la place à une étonnante cacophonie de craquements, de crépitements de chitine broyée, de manducations barbares  et de tonitruantes succions d’agonie, qui envahit le restaurant en un  » Te Deum  » de Curnonsky.
Les convives, qui désormais s’attendent au pire,  veulent en avoir pour leur argent et s’échinent à mastiquer héroïquement les carapaces de leurs langoustines individuelles et portatives,
Et puis un silence accablé retombe sur l’assistance… C’est Port-au-Prince dix minutes après le séisme. Abattus, démoralisés, les convives, gorges serrées, attendent maintenant la suite…
Ils ne vont pas être déçus, comme on dit : car un  » émincé de coquille Saint-Jacques  » va leur être soumis :
Là encore : Un seul blanc de coquille par personne, coupée en tranches fines : Il s’agit de couvrir décemment toute l’assiette…
Une verrine …Une langoustine … Une coquille … On continue de marcher sur un pied !
C’est carrément le Balthazar des unijambistes !
Mon Dieu ! Comme elles peuvent être fines ces tranches de mollusque, translucides, diaphanes, si pâles, pâles comme un ciel de Lituanie… carrément chlorotiques, phtisiques même, c’est la coquille  » Marguerite Gauthier « , la dame aux Camélias, pour un peu, on les entendrait tousser dans l’assiette !
Elles sont nappées de quelques expectorations de sauce spumeuse, collante,  mousseuse, avec quelques filaments hémorragiques…C’est la sauce René-Théophile-Hyacinthe Laënnec :   Rifampicine + Isoniazide + Ethambutol, sorte de liquide pleural rosâtre, baignant trois poireaux anémiques qui rendent le dernier soupir.
Avez-vous déjà contemplé quelque chose de plus douloureusement lugubre qu’un poireau dans une assiette ?   Ne parlons pas des carottes Vichy !
Où en sommes-nous ?
Au  » PLAT de RESISTANCE  » ! (Voila que les carottes Vichy amènent le plat de Résistance, c’est 39-45). Attends voir, Jean Moulin va bientôt débarquer…
Il est écrit sur le menu :  » L’Harmonie de Saint-Pierre de petite pêche à la plancha (Ils adorent ça :… à la plancha… Pascale rejoint Yves l’autre soir en nuisette de dentelle blanche, Yves lève les yeux de son S.A.S. et dédaigneux, lui jette : je ne te prendrai qu’à la PLANCHA ! « )
Donc, le Saint-Pierre à la crème d’oseille sauvage  » revisité par notre chef « , et son méli-mélo de Chutney de pommes aux épices en aumônière .
 » EN FAIT ! C’EST QUE DU BONHEUR !  » ,dirait ma femme de ménage !
T’as qu’a croire, Grégoire !
A vue de nez, la portion de Saint-Pierre, ne doit pas sûrement pas excéder 100 grammes … On a beau nous expliquer qu’il faut éviter la surpêche, sauver le thon rouge, garder la ressource marine pour nos petits-enfants, toute cette argumentation, détaillée non sans éloquence par le Patron, ne parvient pas à calmer la fureur naissante des convives ,
L’ambiance commence à virer, style : distribution des rations de survie à l’aérodrome de Port-au-Prince,  La tension est palpable, déjà plusieurs serveurs ont été bousculés… Le patron envisage sérieusement de nous balancer le reste du menu du haut d’un hélicoptère, d’ailleurs, vu le poids des victuailles, un petit drone suffirait largement !
Le fromage ?  » Pas de fromage, monsieur. Si, avec les femmes, c’est la vérole qui vous guette, avec le fromage vous risquez d’attraper le cholestérol !  »
– Allez ! Soyez pas vache, juste  un carré de Vache qui Rit !
– NON !
Passons au dessert. Le dessert, c’est le craquelin de chocolat en praliné… avec son coulis de citron vert et citronnelle, une sorte de crotte au chocolat un peu aplatie (Faut gagner du terrain !),qui fraie son chemin, dans des broussailles de feuilles de menthe, saupoudrée de débris de noix de coco.
Et c’est terminé ! Vous allez maintenant sortir votre carte de crédit, et taper votre code bien gentiment.
Combien ? Exactement  68 Teuros, sans les vins, cela s’entend. Avec les vins, vous pouvez compter de 110 Zeuros à 125 Queuros ! Bravo, vous êtes arrivé vivant jusqu’à la nouvelle année !

Vous imaginez cette pantalonnade servie à Frère Jean des Entommeures, dans la salle capitulaire de l’abbaye de Thélème ? Mais où sont les Neiges d’Antan ?

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